ILE-DE-FRANCE – Équité urbaine en Seine-Saint-Denis : du mal-logement au bien bâtir

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L’Association régionale Île-de-France de la Société Française des urbanistes (ARI-SFU) avait choisi d’organiser une journée complète sur la question du mal-logement. Plus de 70 participants ont parcouru le département et découvert, grâce à des exemples concrets en Seine-Saint-Denis, les problématiques liées à ce thème. Pour construire cette journée, l’association régionale de la SFU avait pris soin d’entrer dans une démarche de chercheur, afin de trouver les bonnes personnes et d’avoir un fil conducteur cohérent.

Vous trouverez à la suite plusieurs articles qui reviennent sur les moments forts de la journée :

France Culture a consacré son émission Modes de vie mode d’emploi du 24 novembre dernier à cette journée, retrouvez le podcast ici.

Vous pouvez également visualiser un compte-rendu en images de la journée :

En suivant ce lien, téléchargez le programme de la journée : Programme journée

Itinéraire de la journée

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Visite à pied de Saint-Denis et Aubervilliers

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Visite en car de Clichy-Sous-Bois

Équipe scientifique et d’organisation : Caroline Motta avec Anne Bouche-Florin, Jacques Deval, Bernard Fargeot, Fanny Gerbeaud, Paola Gómez, Yves Jouffe, Benoît Pouvreau.

Contact : jmu2014arisfu@gmail.com

Cette journée a pu avoir lieu grâce à de nombreux soutiens : Atelier Feipel & Bechamel / Cité de l’architecture et du patrimoine / Communauté d’agglomération Clichy-Montfermeil / Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de Seine-Saint-Denis (CAUE 93) / Direction régionale et
interdépartementale de l’équipement et de l’aménagement Île-de-France (DRIEA-IF) / Église Saint-Paul de La Plaine / Médecins du monde / Ministère du logement, de l’égalité des territoires et de la ruralité / Plaine commune / Profession banlieue / Radio France / SEM Plaine commune développement.

Rédaction sur la base d’entretiens : Marjolaine Koch, journaliste
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L’habitat populaire au cœur des visites

La journée était découpée en trois temps : pour commencer, les participants se sont penchés sur la question de la fabrique populaire de la ville. Au sein de la maison d’église Saint-Paul de La Plaine de Saint-Denis, un poster et un plan relief permettaient de découvrir les problématiques avant de s’intéresser à ce quartier rénové, où vient juste d’être bâtie cette toute nouvelle église aux formes inhabituelles : deux grandes boucles de métal anthracite la composent. L’église est implantée au cœur des bureaux, dans un quartier rénové de Seine-Saint-Denis où l’on ne décèle quasiment plus de traces de mal-logement. L’endroit semble indiquer l’avenir vers lequel devraient tendre, dans l’idéal, bien des quartiers que s’apprêtent à traverser les participants au cours de cette journée. Mais ces réhabilitations posent une question : l’action normalisatrice des urbanistes gomme les traces, mais ensuite, où vont les mal-logés ? Qu’advient-il de leur économie précaire ?

Le département de Seine-Saint-Denis a été très marqué par les vagues successives d’immigration. Pour continuer à planter le décor, des extraits d’un film documentaire, Petite Espagne de Sophie Sensier, ont été projetés. Comme l’a rappelé avant la projection l’animateur de l’association Mémoire vivante de La Plaine Jacques Grossard, ce territoire au riche passé industriel était un lieu accueillant pour les personnes cherchant un emploi après-guerre. C’est ainsi qu’ont débarqué tour à tour une population française de province en quête de travail, puis des immigrants d’Europe du Sud, des maghrébins, des gens d’Europe de l’Est… Témoignant de la précarité du cadre et vie, mais aussi de la fraternité entre voisins à cette époque, Benoît Pouvreau, du Service du patrimoine culturel du Conseil Général de la Seine-Saint-Denis, a présenté l’historique des bidonvilles du département en s’appuyant sur des photos évocatrices en noir et blanc. Martin Olivera, anthropologue, a pris le relais de la présentation pour poser la question de l’errance, en évoquant la figure du migrant. Prenant pour exemple les Roms, il s’interroge sur la différence entre cette population dénigrée et les migrants économiques en quête d’insertion normale, que l’on a pu croiser sur le territoire aussi bien hier qu’aujourd’hui, et que l’on croisera encore demain. De même, l’anthropologue souligne le sens du terme « campement illicite » qui a peu à peu remplacé celui de bidonville. La modification du vocabulaire employé induit une justification de la non application du droit qui protège les mal-logés, et la destruction violente de leurs maisons de fortune.

La matinée s’est poursuivie en abordant la seconde thématique de ces rencontres : la diversité des formes d’habitat populaire. Les intervenants ont parcouru le quartier Cristino Garcia-Landy de Saint-Denis et Aubervilliers, et ont pu découvrir la diversité des propositions faites par la communauté d’agglomération Plaine commune et la SEM Plaine commune développement, pour l’accès au logement de toutes les classes sociales. Dans ce quartier, comme lors de chaque rénovation, on peut ainsi constater que les reconstructions sont destinées à un autre public que celui, très pauvre et souvent dépourvu de droits, qui avait investit les lieux initialement.

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Crédit photo : Caroline Motta

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Crédit photo : Caroline Motta

Le parcours a ensuite longé la Cité des Francs-Moisins de Saint-Denis pour rejoindre la Cité des 4000 de La Courneuve, où l’arrêt s’est prolongé suite à l’accueil chaleureux des habitants du bidonville de la rue Pascal, aussi surnommé le « platz de la Courneuve » en référence à l’origine des habitants, tous issus d’Europe de l’Est (voir l’encadré). Dans un espace restreint et enclavé, à l’écart des regards, une micro-cité organisée a émergé de la seule volonté de ses habitants. Devant ce phénomène, les pays du Sud ont tendance à tâcher d’intégrer ces fragments de ville qui s’auto-construisent, estimant qu’il s’agit là de la meilleure solution qu’ils ont à proposer à cette population. En France -et dans une très large partie des pays du Nord-, une attitude inverse est adoptée : sans forcément proposer de solution, ces zones sont rasées, puis d’autres projets destinés à un public différent, remplacent les bidonvilles. Ainsi, les habitants de la rue Pascal risquent d’être expulsés prochainement, une décision judiciaire doit être prise fin novembre.

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Immeubles Projet de rénovation urbaine Clichy/Montfermeil Crédit photo : Caroline Motta

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Immeubles quartier du Chêne pointu Crédit photo : Caroline Motta

Avant le repas, un passage par la cité des Bosquets de Clichy-sous-Bois a permis d’aborder la question de l’avenir de la Tour Utrillo. Le projet qui consistait à reconvertir la tour en villa Medicis, pour accueillir des artistes en résidence, semble maintenu par la nouvelle ministre de la Culture. Il compléterait la reconversion de ce quartier qui devrait enfin être désenclavé grâce à la construction de l’une des gares du Grand Paris Express. Cette matinée chargée s’est terminée autour d’un buffet froid parfaitement exécuté, dont la préparation avait été confiée au chantier d’insertion Initiatives solidaires et à l’équipe de restauration ALJ 93, permettant ainsi de rester dans la thématique de la fabrique populaire de la ville et de l’inclusion de tous ses habitants. A ce sujet, l’un des participants tient à noter que ce déjeuner était la preuve que les habitants « savent délicieusement cuisiner la ville sans les conseils des grands chefs des palaces parisiens » !

Le bidonville de la rue Pascal

Dans un recoin de la cité des 4000 à la Courneuve, coincé entre des entrepôts, lignes de RER et voies rapides, s’est construit un petit quartier fait de matériaux de récupération et de déchets.

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Crédit photo : Caroline Motta

Des migrants originaires de Roumanie se sont emparés de cet espace à l’écart du passage pour construire leur habitat de manière très organisée. Une seule entrée, surveillée, permet d’accéder à ce micro-quartier. Le reste est protégé par une façade constituée de grandes tôles, derrière laquelle se sont accumulés 5 années de déchets jamais évacués par la collectivité, formant un second mur de 2,50 mètres de haut. La situation d’insalubrité est évidente, les rats sont nombreux et pourtant, une véritable organisation et un entretien constant caractérisent ce lieu. L’organisation est à la fois sociale (deux gardiens se relayent à l’entrée, deux personnes sont chargées du ménage chaque jour) et spatiale. Deux ruelles en impasse constituent ce bidonville qui n’est pas uniquement composé de maisons : une dalle de béton a été coulée par les habitants pour aménager une église, et des générateurs électriques ont été installés. Une douzaine de familles environ se cotise pour ces générateurs. Au bout de l’impasse où se rejoignent les deux rues, les toilettes côtoient les déchets. Au sol, entre les maisons, des revêtements de récupération ont été posés pour éviter de marcher dans la boue, et les arbres ont été soigneusement préservés.

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Crédit photo : Caroline Motta

Enfin, les maisons en elles-même sont assez homogènes : elles sont toutes composées d’une porte et d’une fenêtre horizontale de la taille d’une porte. Derrière les façades colorées et les superpositions de matériaux, se trouve une pièce unique d’environ 15m² contenant les lits ; les cuisines sont à l’extérieur, sous un abri, reprenant un des modèles roumains. Ces habitants qui ne sont pas des professionnels de l’urbanisme, sont parvenus à créer dans cet espace restreint une micro-cité reprenant les codes classiques d’un quartier, avec son église, sa place et ses rues aménagées. La différence avec un quartier traditionnel étant -outre l’insalubrité- les frontières qui l’entourent.

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Crédit photo : Médecins du monde

Les mots du mal-logement

L’ARI-SFU a complété son travail de présentation en élaborant un article, écrit par Fanny Gerbeaud, architecte et docteure en architecture, intitulé : « Les mots du mal logement : alerter, quantifier et changer les perceptions pour mieux agir. »

Dans cet article consultable en cliquant sur le lien en bas de page, Fanny Gerbeaud a tâché de décrypter les situations qui se cachent derrière les mots employés : habitat spontané peut se traduire, en fonction des situations et des pays, par « squat », « camps », « favela » et bien d’autres variantes… En s’appuyant sur de nombreux travaux, elle décrit ainsi une réalité nuancée, que certains termes peuvent camoufler.

Vous pouvez consulter son article intégral en suivant ce lien :

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Quel urbaniste pour un urbanisme populaire ?

Le dernier thème de la journée organisée par l’ARI-SFU réunissait élus, artistes, anthropologue et urbanistes dans un débat animé par Jérôme Bouvier, journaliste médiateur à Radio France. Ensemble, ils ont tâché d’imaginer comment les urbanistes pourraient envisager d’autres projets pour ces habitats populaires, afin de mieux les intégrer à la vie locale.

Erwan Ruty, rédacteur en chef de Presse & Cités, a entamé cette discussion en présentant le témoignage d’un jeune habitant expulsé de sa tour pour destruction, et relogé 200 mètres plus loin. Un témoignage surprenant, empreint de nostalgie, où le jeune homme explique que cet immeuble de 13 étages qu’il a quitté il y a plus de 20 ans, était selon lui le cœur du quartier. Depuis, même en vivant à côté, il estime avoir été déraciné, expliquant que l’« on ne peut pas s’adapter à un autre mode de vie dans un autre ghetto, un autre quartier. » Ce témoignage pose la question de l’identité, du rôle joué par l’environnement direct de la personne dans sa construction.

Le sénateur de Seine-Saint-Denis Claude Dilain a poursuivi la discussion sur la place des habitants dans le processus de décision qui précède les modifications apportées à un quartier : quel devrait être le rôle de l’élu ? Et comment, par le biais notamment de la démocratie participative, peut-il s’assurer de bien entendre et d’intégrer les besoins et attentes des habitants ?

Le regard sensible de l’artiste a permis de partager leur réflexion sur la question de l’habitat populaire. Martine Feipel et Jean Bechameil ont notamment travaillé sur ces grands ensembles de banlieue, construits en masse dans les années 1950-70.

Crédit photo : Feipel & Bechameil

Crédit photo : Feipel & Bechameil

Véritable utopie sociale de ces années, ces tours imposantes, qu’ils ont reproduites en six sculptures monumentales de près de quatre mètres de haut, interrogent sur l’évolution de nos idéaux au fil du temps. Passablement défraîchis, ces bâtiments sont aujourd’hui noircis, délités et pour une partie, sur le point d’être rasés. Le rêve qui avait accompagné leur construction -l’accès à un logement équipé et moderne pour des familles populaires- est aujourd’hui brisé. Et quel meilleur symbole de la fin d’une époque, qu’une tour qui s’effondre du fait de sa destruction programmée ? Pour être remplacée par quel idéal ?

L’anthropologue et urbaniste Sylvain Grisot a ensuite embarqué les participants pour une visite virtuelle du plus grand bidonville de France, situé à Mayotte.

Source : Sylvain Grisot

Source : Sylvain Grisot

Il a mis en exergue l’incompréhension qui règne entre les politiques, à l’origine d’arrêtés préfectoraux pour raser les constructions illégales, et les urbanistes, qui tâchent d’améliorer l’habitat par petites touches, en construisant par exemple des maisons modulables en matériau local ou des toilettes en dur.

Source : Sylvain Grisot

Source : Sylvain Grisot

Raser, d’accord, mais pour proposer quelle solution ensuite ? Marie-Hélène Contal, directrice adjointe de l’Institut français d’architecture et commissaire de l’exposition « Réenchanter le monde » à la Cité de l’architecture et du patrimoine, a rebondi sur cet exemple pour partager ses interrogations quant aux différences de traitement de l’habitat populaire entre le Nord et le Sud. Reprenant l’exemple de Medellin, où des équipements publics et culturels ont été construits au sein des quartiers défavorisés afin de valoriser le lieu et d’apporter la culture aux habitants, les propos de Marie-Hélène Contal ont conduit le public à s’interroger sur la manière dont les pays du Nord pourraient s’inspirer des actions menées par les pays du Sud sur leurs bidonvilles, et les solutions qu’ils proposent afin d’intégrer la population à la vie locale, au lieu de les en chasser. Rehausser la fierté des habitants, les aider à s’approprier un territoire, à le valoriser, concevoir des passerelles entre ces quartiers et le reste de la ville, n’est-ce pas un moyen de faire évoluer le quartier à un rythme peut-être plus lent, mais aussi plus juste vis-à-vis de sa population ?

Enfin, la Ministre du logement, de l’égalité des territoires et de la ruralité avait enregistré une courte allocution pour clôturer cette journée. Sylvia Pinel a souligné le souci, pour le gouvernement, de travailler sur la question de l’égalité des territoires, mais aussi de l’égalité dans les territoires, qui ne pourrait se faire sans le soutien des urbanistes. La ministre a également évoqué la Seine-Saint-Denis, où « l’État travaille à la mise en place rapide d’une opération d’intérêt national de requalification des copropriétés dégradées à Clichy-sous-Bois », où se tenaient les échanges, et dont les participants ont visité certains ensembles concernés par ce problème au cours de cette journée.

Sylvia Pinel, attentive à la question de la qualification d’urbaniste

Dans le court message adressé aux participants de la Journée mondiale de l’urbanisme en Ile-de-France, Sylvia Pinel, Ministre du logement, de l’égalité des territoires et de la ruralité, a tenu à marquer son soutien au travail de reconnaissance de la profession d’urbaniste actuellement engagé par les diverses associations concernées.

« Je suis convaincue que les urbanistes doivent être au cœur de ces projets de territoire. L’urbanisme est un champ professionnel qui mobilise des savoirs-faire divers et des compétences nombreuses. Tout d’abord il est essentiel que le caractère pluridisciplinaire et transversal de l’urbanisme soit préservé. C’est ce qui fait sa richesse mais c’est surtout ce qui permet aux professionnels que vous représentez d’intervenir comme chef d’orchestre dans la réalisation des projets. Comme j’ai pu l’affirmer lors des Assises nationales de la qualification d’urbaniste, qui se sont tenues le 18 septembre dernier à Paris, je suis très sensible aux démarches engagées pour structurer votre profession car elle doit être clarifiée. Il en va de l’efficacité de nos politiques publiques d’aménagement, en particulier dans un contexte de décentralisation de l’urbanisme, la reconnaissance des urbanistes sera garante d’une ingénierie de proximité et de qualité. Aussi je suis honorée de pouvoir aujourd’hui vous annoncer que mon ministère mettra en place dans les prochaines semaines un groupe de travail pour avancer ensemble sur la reconnaissance de la profession d’urbaniste. Je souhaite en effet que l’ensemble des associations professionnelles puissent se réunir pour réfléchir ensemble à un cadre plus structuré de reconnaissance de la profession. Il s’agira également d’associer les employeurs d’urbanistes au premier rang desquels se trouvent les collectivités territoriales et les représentants des organismes de formation. Nous devons en effet travailler sur la question d’un titre professionnel en tant que tel mais nous devons au préalable avancer sur la certification des diplômes. La qualité de la formation va de pair avec les compétences de nos professionnels. »